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Pourquoi les garçons sont moins forts que les filles à l'école

Dans son dossier de juin, consacré à «la fin du mâle», «Books» a traduit cet article du regretté «Newsweek». Extraits.

2013-06-27
Partout, les élèves de sexe masculin sont distancés. Dans tous les milieux, de l’école primaire à l’université. Le phénomène est devenu un sujet de préoccupation majeure aux États-Unis. Que faut-il incriminer?

Pourquoi les garçons sont moins forts que les filles à l'école

Dans son dossier de juin, consacré à «la fin du mâle», «Books» a traduit cet article du regretté «Newsweek». Extraits.

Pourquoi les garçons sont moins forts que les filles à l'école

Il suffit de passer quelques minutes au téléphone avec Danny Frankhuizen pour se dire, en raccrochant: «Quel charmant garçon !» Il est réfléchi, intelligent, s’exprime bien. Il a de bonnes relations avec sa mère, va à l’église tous les dimanches, adore le groupe de rock Phish et passe des heures chaque jour à pratiquer la guitare. Mais dès qu’il se retrouve à l’intérieur de son immense lycée de Salt Lake City, tout semble aller de travers.

À 16 ans, il ne sait pas s’organiser. Il finit ses devoirs, puis ne les retrouve plus dans son cartable. Il est incapable de maintenir son attention pendant les cours, et, avec quarante élèves à gérer, les profs ne lui sont pas d’un grand secours. «Quand je ne comprends pas quelque chose, ils me disent de me débrouiller tout seul», confie Danny. L’an dernier, ses notes sont tombées de B à D, et même F. Lui qui rêvait naguère de Stanford remonte à présent la pente, mais il redoute «de ne pas même réussir à intégrer une université de seconde zone».

Sa mère, Susie Malcolm, une prof de maths divorcée, témoigne du déchirement que ce fut de contempler son fils perdre pied. «J’essaie de me convaincre qu’il va s’en sortir, explique-t-elle, mais c’est déprimant de voir ces portes qui se ferment et ces perspectives qui s’évanouissent.» Qu’est-ce qui ne va pas, chez Danny?

Selon presque tous les critères, les garçons dans l’ensemble du pays, quel que soit le groupe démographique, sont en train de décrocher. Dans le primaire, ils ont deux fois plus de risques de se voir diagnostiquer des troubles de l’apprentissage que les filles, et deux fois plus de probabilités d’être placés dans des classes d’éducation spéciale. Les lycéens sont dépassés par les lycéennes dans les tests d’aptitude normalisés en rédaction.

Selon une étude de l’université du Michigan, le pourcentage des garçons disant n’avoir pas aimé l’école a augmenté de 71% entre 1980 et 2001 [En France, 38% des garçons disent s'ennuyer à l'école, contre 29% des filles]. Mais c’est à l’université que l’évolution est la plus manifeste. Dans le premier cycle, il y avait, voilà trente ans, 58% de jeunes hommes; ils sont désormais en minorité, à 44%. La différence croissante de performance entre garçons et filles «a des conséquences considérables pour l’économie, la société, la famille et la démocratie», a déclaré la secrétaire à l’Éducation de George Bush, Margaret Spellings.

Tandis que des millions de parents se font des cheveux blancs, les spécialistes de l’éducation cherchent de nouvelles méthodes pour pallier les difficultés des garçons. Des livres comme le bestseller de Michael Thompson «Raising Cain», ou l’ouvrage de référence du psychologue de Harvard William Pollack, «Real Boys», sont devenus des lectures incontournables en salle des profs. 15.000 enseignants se sont inscrits aux séminaires de l’Institut Gurian, créé par le thérapeute familial Michael Gurian en 1997 pour aider les éducateurs à aider les garçons.

Même la fondation Gates, qui a déboursé près d’un milliard de dollars pour les écoles expérimentales au cours des cinq dernières années, a décidé de se concentrer sur ce problème. «Aider les garçons ayant des problèmes de scolarité fait désormais partie de notre mission essentielle», explique Jim Shelton, le responsable de l’éducation au sein de la fondation.

Mais le problème ne sera pas résolu du jour au lendemain. Depuis une vingtaine d’années, le système éducatif américain se focalise sur une forme quantifiable et étroitement définie de la réussite scolaire, affirment les experts, et cette vision réductrice nuit aux garçons. Ceux-ci sont différents des filles du point de vue de leur biologie, de leur développement, et de leur psychologie – et le corps enseignant doit apprendre à tirer le meilleur de chacun. «Des personnes animées des meilleures intentions du monde ont mis en place un modèle éducatif qui fait complètement l’impasse sur les différences biologiques», explique le Dr Bruce Perry, un neurologue de Houston qui défend les enfants en difficulté.

Il y a trente ans, c’étaient les filles et non les garçons qui accusaient un retard. Le titre IX de la loi fédérale de 1972 sur l’éducation a obligé les écoles à leur offrir les mêmes opportunités qu’à ceux-ci, en salle de classe comme sur le terrain de sport. Pendant les deux décennies suivantes, on a englouti des milliards de dollars pour trouver de nouveaux moyens d’aider les filles à réussir.

En 1992, l’Association américaine des femmes à l’université publiait un rapport expliquant que le «titre IX» n’avait pas atteint tous ses objectifs, et qu’elles étaient toujours derrière en maths et en sciences. Mais, vers le milieu des années 1990, ces demoiselles avaient réduit l’écart en maths, et elles étaient désormais plus nombreuses que les garçons à choisir les options chimie et biologie dans le secondaire.

Les dévoiements du féminisme

Des universitaires, notamment Christina Hoff Sommers, de L’American Enterprise Institute, imputent la responsabilité du décrochage des garçons aux dévoiements du féminisme. Dans les années 1990, confie-t-elle, alors que les filles progressaient clairement et régulièrement vers la parité à l’école, les enseignantes féministes continuaient à les juger défavorisées et leur prodiguaient un maximum de soutien et d’attention. De leur côté, les garçons, dont les performances avaient déjà commencé de péricliter, étaient abandonnés à leur sort, et on laissa leurs difficultés s’aggraver.

Les garçons sont depuis toujours des garçons. Ce qui a changé, c’est ce qu’on attend d’eux en termes de comportement et d’apprentissage à l’école. Ces dix dernières années, du fait de l’implication de certains parents dans la réussite de leurs enfants, la qualité des établissements a été mesurée de deux manières simples: le nombre d’élèves en «cours accélérés», et l’obtention systématique de bons résultats aux examens. On fait désormais communément passer des tests d’évaluation aux bambins dès l’âge de 6 ans. Et les programmes scolaires sont devenus beaucoup plus contraignants.

Plutôt que de laisser aux professeurs la possibilité d’adapter le contenu et le rythme de l’apprentissage à chaque classe, on leur dicte dans certains États ce qu’il convient d’enseigner, quand et comment. En même temps, le nombre d’élèves par professeur a augmenté, la part dévolue à l’éducation physique et aux sports a diminué, et les récréations longues ne sont plus qu’un lointain souvenir. Ces nouvelles contraintes réduisent les points forts et accentuent les points faibles de ce que les psychologues appellent désormais le «cerveau de garçon» – ce comportement agité, brouillon, très agaçant mais parfois brillant, dont les scientifiques pensent aujourd’hui qu’il est non pas acquis mais inné.

Déficit de l’attention

En conduisant Sam, son fils de 3 ans, chez un pédiatre, pour vérifier s’il était atteint du «trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité» (TDA/H), Cris Messler, de Mountainside, dans le New Jersey, symbolisait le désespoir que peuvent éprouver les parents. Sam est un gosse plein d’énergie, et sa mère s’est surprise à espérer un diagnostic positif. «Si j’avais obtenu cet avis du docteur, j’aurais pu donner un médicament à Sam.»

Mais le médecin a dit que son fils était tout à fait normal. Sa scolarisation a cependant été difficile. Pour la lecture, c’est une catastrophe, selon son institutrice. Son instituteur de CP se plaint de son excitation permanente et lui-même, à présent âgé de 7 ans, se dit «stupide». Cris Messler est soulagée que son fils n’ait pas besoin de traitement, mais se demande ce qu’elle peut bien faire pour l’aider dans sa scolarité. […]

À travers l’Amérique, certains pédagogues sont en train de ressusciter une vieille idée: séparer les garçons des filles. Au collège Roncalli de Pueblo, dans le Colorado, la direction affirme que la séparation est bénéfique pour les uns comme les autres. Dernièrement, avec l’accord des parents, le conseiller d’éducation a, pour les matières fondamentales, réparti de façon aléatoire cinquante élèves de sixième dans des classes non mixtes. Quand le professeur de sciences naturelles Pat Farrell donne comme travail de laboratoire la mesure des cristaux, les filles rassemblent tout le matériel nécessaire (un bec Bunsen, un flacon de salicylate de phényle, une cuillère), elles lisent soigneusement les instructions et les suivent scrupuleusement de bout en bout. Les garçons, au contraire, commencent par poser la question: «Est-ce que ça se mange ?»

Ils sont moins bien organisés, mais, fait remarquer Pat Farrell, «souvent prêts à en faire plus que ce qu’on ne le leur demande». Avec cela en tête, le professeur distribue aux deux groupes les instructions écrites, mais revient dessus étape par étape avec les garçons. Il est encore trop tôt pour crier victoire, mais les premiers signes sont encourageants: les plus timides des adolescents s’impliquent beaucoup plus. Et si c’est la classe féminine qui a obtenu les meilleurs résultats en maths, elle est suivie immédiatement par la classe masculine, le groupe mixte venant en dernier.

Une génération de garçons sans père

L’un des indicateurs qui permettent le mieux de prédire si un garçon réussira ou non au lycée tient en une seule question: y a-t-il dans sa vie un homme qui puisse lui servir de modèle? Trop souvent, la réponse est non. La fréquence des divorces et le grand nombre de mères célibataires ont créé une génération de garçons sans pères. Dans tous les types de quartiers, riches ou pauvres, un nombre croissant d’entre eux sont élevés sans leur géniteur.

Les psychologues font valoir que les grands-pères ou les oncles peuvent apporter une aide, tout en soulignant qu’un adolescent sans figure paternelle est comme un explorateur sans carte. C’est encore plus vrai pour les garçons de milieux pauvres ou ceux qui ont des difficultés scolaires. Un homme plus âgé, explique Michael Gurian, sert au jeune de modèle en matière de maîtrise de soi et d’habitudes de travail. Qu’il soit en permanence sur son dos à propos de ses notes ou le presse d’être à l’heure en classe, «l’homme plus âgé rappelle au jeune, d’une multitude de façons, que l’école est essentielle pour réussir sa vie».

Partout, les élèves de sexe masculin sont distancés. Dans tous les milieux, de l’école primaire à l’université. Le phénomène est devenu un sujet de préoccupation majeure aux États-Unis. Que faut-il incriminer?

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